Avant-propos : Pourquoi le petit pan de mur ?

Le peintre était arrivé de bonne heure, avec cette discrétion presque ecclésiastique des hommes qui exercent des métiers modestes dans les demeures où le silence lui-même semble appartenir aux habitudes de la maison. Il portait sous le bras un petit pot de peinture jaune ; non pas ce jaune brutal et tapageur des enseignes de villages balnéaires, mais un jaune adouci par une nuance de beurre frais, de lumière filtrée à travers une mousseline ancienne, un jaune qui eût peut-être rappelé à quelque amateur subtil certaines étoffes entrevues jadis dans un salon de Combray.

Le pan de mur qu’il devait repeindre se trouvait près d’une fenêtre étroite où, à cette heure encore incertaine du matin, la lumière hésitait à entrer tout entière. Et tandis qu’il trempait son pinceau dans la matière épaisse, avec cette lenteur appliquée des ouvriers consciencieux, il semblait que chaque mouvement déposât moins une couleur qu’un souvenir. Le jaune montait peu à peu sur le mur comme remonte parfois à notre mémoire une sensation oubliée, celle d’un après-midi d’enfance, d’un fruit trop mûr posé sur une nappe blanche, ou du reflet d’une lampe sur la reliure d’un livre qu’on ne relira jamais.

Le peintre, qui ignorait tout de ces choses, sifflotait à peine. Pourtant, dans le calme presque solennel de la pièce, son travail prenait malgré lui une gravité mystérieuse ; et ce petit rectangle jaune, encore humide, devenait déjà comme une présence nouvelle dans la maison, une modification infinitésimale mais irréparable de l’ordre sensible des jours.

Il demeurait là, devant ce petit pan de mur couleur de beurre frais, avec cette gravité presque religieuse que donnent aux choses immobiles les longs après-midi de silence. Et tandis que la lumière de la fenêtre, plus pâle déjà, glissait sur la peinture encore neuve, il songeait qu’un mur n’était jamais vide, mais en attente. Attente d’une présence singulière, d’une voix qui ne parlerait ni plus haut ni plus vrai qu’une autre, mais autrement.

Le peintre viendrait peut-être d’abord, avec ses surfaces inquiètes où tremblerait encore quelque reste du monde visible ; puis le sculpteur, qui arracherait à la matière une pesanteur devenue grâce ; puis le céramiste, alchimiste des terres et des fours, dont un geste silencieux suffirait à modifier l’air même de la pièce ; enfin le photographe, qui aurait retenu dans un rectangle de papier l’ombre fragile d’un instant déjà disparu.

Et il lui semblait que chaque artiste, célèbre ou obscur, n’occupait jamais qu’un petit pan de mur dans l’immense demeure de la création, mais qu’il y déposait pourtant une lumière irremplaçable, sans laquelle tout l’édifice des sensibilités humaines eût été un peu plus pauvre, un peu plus désert.

Il comprenait enfin que les œuvres d’art ne sont jamais accrochées aux murs, mais qu’elles y ouvrent des brèches. Ce petit pan de mur couleur de beurre frais, qu’un regard distrait eût cru borné par son étroitesse même, s’était mis soudain à contenir plus de ciel, plus de soirs, plus d’infini mouvant que les vastes fenêtres ouvertes sur le monde réel.

Et il lui semblait que tout artiste véritable n’avait jamais poursuivi qu’une seule tâche : agrandir secrètement l’espace intérieur des hommes, jusqu’à faire tenir l’immensité dans une surface assez humble pour qu’on passe devant elle sans comprendre d’abord qu’elle est un passage.

Dans la géométrie silencieuse de cette façade hausmannienne fragmentée, l’œil finit par trouver, comme au détour d’un souvenir longtemps cherché, la fenêtre ouverte de l’atelier. Là, derrière les lignes brisées et les pierres couleur de craie, apparaît un petit pan de mur couleur de beurre frais, éclairé d’une lumière discrète. C’est une promesse presque secrète : celle des artistes encore inconnus, dont les œuvres attendent, dans le calme de cette pièce entrouverte, d’être découvertes.